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Récit
d'un réserviste belge
Avant de commencer
mon compte rendu, je me vois obligé d'éclaircir la raison
de notre présence dans votre pays en 1940. Nous, les jeunes,
nous n'étions pas des réfugiés, mais des jeunes
réservistes de l'armée belge.
En effet, à l'époque, en exécution des lois sur
la milice, les jeunes hommes de 16 à 35 ans faisaient partie
de la réserve de recrutement de l'armée. En cas de conflit,
ils pouvaient être appelés sous les armes. C’est
ce qui se passa début mai 1940 quand les Allemands attaquèrent
notre pays. Suite à l'avance des troupes ennemies, nous fûmes
envoyés en France pour continuer la guerre à côté
des Alliés.
Arrivés à Toulouse nous continuions notre voyage direction
Est. Après un temps, un préposé de la S.N.C.F.
passa dans les wagons. À notre demande, il nous communiqua la
des¬tination du train : Sète. Irions-nous baigner nos pieds
dans la Méditerranée ? En pleine nuit, le train s'arrêta
brusquement. Le frère Oscar tomba de dos à travers la
vitre de la porte entre le perron et le passage vers les coupés,
heureusement sans se blesser. Nous continuions à bavarder avec
le préposé. Il raconta qu'à la fin de la guerre,
en 1918, quand il était arrivé en Allemagne, il avait
donné un morceau de chocolat à un pauvre garçon
qu'il avait rencontré sur le quai de la gare d'Aix-la-Chapelle.
Qu'est ce qu'un pauvre garçon pouvait avoir à voir avec
un conflit ; mais... il continua à se perdre dans ses pensées.
Maintenant il est possible qu'il tire sur vos et nos compatriotes...
Nous restions toute la nuit sur place. Le matin on nous débarqua.
On nous conduisit à une annexe de la gare de Capendu. Dans cet
espace se trouvaient des tables et des bancs en bois blanc. On nous
servit du pain, du fromage, de la confiture, du café. Le petit
déjeuner terminé un sergent français monta sur
une table et fit un discours passionné qu'il termina par les
mots : " On les aura, les Boches ! ". On nous fit monter dans
des autobus. Je m’assis à côté du chauffeur
et j'eus une vue panoramique sur le trajet. Ce fut une aventure, mais
non sans peur, quand le conducteur passa par de petites routes entortillées,
tout près des rochers. Nous passâmes par de vastes vignobles,
traversâmes une rivière (l'Aude) et un canal (le canal
du Midi). Après une dernière courbe, nous entrâmes
dans un village où nous fûmes reçus par un comité
d'accueil.
*
* *
Notre
séjour à Aigues-Vives (Aude)
À la sortie
des autobus, nous fûmes reçus par des acclamations. À
gauche et à droite, on nous offrit des tartines que les femmes
avaient emportées dans des paniers. À Capendu on nous
avait déjà bien servis, mais nous ne pouvions pas décevoir
ces braves gens, donc nous acceptâmes ce qu'on nous offrit. Dans
l'assemblée on entendit une réflexion : " Il y a
un prêtre parmi eux, maintenant on aura chaque dimanche la messe
! " Le frère Oscar voulut expliquer à quelques villageois
qu'il n'était pas prêtre, mais seulement un frère
laïque. Pour la plupart des gens, sa réponse se perdit dans
la mêlée de ce moment. Ce malentendu lié à
d'autres situations conduira plus tard à un incident. On doit
savoir qu'en France, depuis la révolution, les frères
laïques ne peuvent plus porter leur habit en public. En ce qui
concerne la joie des femmes d'avoir chaque dimanche une messe dans le
village, on doit observer que déjà en 1940 il y avait
chaque mois un dimanche sans messe.
On nous conduisit
d'abord à un café local où on nous servit à
boire et d'où on nous conduisit à notre destination. Nous
trois avions de la chance, nous avions été désignés
pour loger dans une maison assez moderne. Une des rares demeures où
était installé un W-C. Les autres durent se débrouiller
pour satisfaire leur besoin, ils devaient s'exécuter dans la
campagne. Puis nous eûmes le temps de nous reposer et de nous
remettre des aventures en cours de route. Pendant mon odyssée
en Belgique et en France, j'ai parcouru 1500 km dont 300 km à
pied pendant la période du 10.05 au 22.05 ! Notre présence
dans la maison de maître prit déjà fin le lendemain.
Une conséquence de la dénonciation de notre "faux"
prêtre ? On nous logea dans une petite maison dans une rue étroite.
Nous inspectâmes notre demeure : au rez-de-chaussée une
pièce avec un feu ouvert. Derrière, un débarras
rempli d'outils. Sur la petite cour, une construction en béton
en forme de cube : une citerne de vin. En effet, quelques jours plus
tard, un camion-citerne vint vider le réservoir. On le faisait
de la manière que chez nous on venait vider les fosses sceptiques,
mais ici, cela concernait un liquide plus divin : du vin !
À l'étage, une chambre à coucher avec une alcôve
et un lit pour une personne. Contre le mur, un calendrier de l'année
de ma naissance : 1923 ! La maison était-elle abandonnée
depuis si longtemps ? Le grenier, je le visitai une seule fois. Sans
exagérer, la poussière sur le plancher avait une épaisseur
d'un doigt. Le pavement du rez-de-chaussée semblait être
une vaste construction, mais quand on grattait un peu la surface, on
constatait qu'il était formé avec des carreaux. Vite,
on prenait une décision : on mettait la pièce sous l'eau
- le robinet se trouvait en face de la maison - et on commençait
à frotter. Pendant notre travail, les commères venaient
jeter un coup d'oeil à nos activités. " Vous allez
réveiller les puces ! " fut leur réaction. Ce n'était
pas leur manière de nettoyer. Chez elles il suffisait de passer
avec un balai sec et basta.
Le lendemain, je n’arrivai plus à sortir de mon lit. J'étais
fort malade, conséquences de mon surmenage des dernières
semaines. Les voisines venaient m'apporter des friandises. Moi-même
j'étais trop malade - mes amis se sacrifièrent pour les
manger. Je guéris très vite et la vie continua. Tout d'un
coup, on entendit le son d'un tambour. Quand nous sortâmes, nous
vîmes le garde-champêtre manchot au coin de notre rue. Quand
il eut fini son solo, il annonça : " Avis pour nos amis
belges ! avec un grand accent sur le s d'avis. Il nous convoqua pour
nous rendre à la Mairie. Ce sera la méthode à l'avenir
pour nous informer. À la Mairie, on nous enregistra et nous les
jeunes, fûmes informés que notre présence au village
serait temporaire et que d'un jour à l'autre, nous serions dirigés
vers un camp d'instruction.
Nous utilisâmes notre temps libre pour nous promener. Cette région
était toute nouvelle pour nous, des chemins sinueux avec des
rochers et des vignobles immenses de tous les côtés du
village. Nous faisions le ménage nous-mêmes. Frère
Oscar, cuistot de profession, s'occupa peu de cette tâche. Il
trouva que Jan et moi-même devrions nous perfectionner dans ce
métier. Comme combustible, nous utilisions des tiges de cep de
vignes coupées depuis quelques années et qui se trouvaient
au bord des vignes.
Ces transports, faits avec une charrette tirée par un âne
peu docile, nous coûtèrent beaucoup de sueur et de peine.
Nous devions être dépannés par un villageois pour
remettre notre transport en marche.
Un après-midi, on frappa à la porte et deux gendarmes
français, accompagnés d'un monsieur en tenue bleu foncé,
entrèrent: d'un ton sévère, on nous ordonna de
présenter nos papiers. Ils furent examinés attentivement,
mais cela ne rapporta rien - les documents étaient rédigés
en néerlandais et les gendarmes ne con¬naissaient pas notre
langue maternelle. Enfin, le monsieur en uniforme bleu se mêla
de la question. La solution du mystère tomba vite pour toutes
les parties. " C'est un malentendu ! ". " Ce mon¬sieur
n'est pas un prêtre mais un frère laïque. " Nous
étions très suspects : d'abord, un de nous était
un prêtre qui ne faisait pas la messe ; en plus nous, les seuls
Flamands de notre groupe, parlions une langue que la population ne comprenait
pas et on flânait souvent dans les environs du village. Des parachutistes
de la cinquième colonne à plus de mille kilomètres
derrière le front !!! L'homme en tenue bleue était un
gardien de la prison de Charleroi et ancien étudiant des frères
à Malonne. Notre compatriote donnait un petit exposé concernant
les langues des régions belges et concernant le statut des frères
laïques. Les gendarmes s'en allèrent bredouille en compagnie
de notre gardien de prison et les premiers jours les habitants furent
un peu gênés. Le frère Oscar profita de l'occasion
pour se mettre en civil. Ce sera un acte préparatoire pour sa
démission de l'ordre plus tard, après le retour dans notre
pays.
La première messe dominicale fut aussi un évènement
! Dans le choeur de l'église étaient assis en surplis
les petits garçons qui se préparaient pour leur communion
solennelle. Quand ils faisaient trop de bruit ou se battaient, le prêtre
arrêtait sa messe, se retournait, descendait des esca¬liers
de l'autel et distribuait quelques gifles ou quelques coups de pied
contre le pantalon des mauvais garnements. Puis il con¬tinuait tranquillement
sa messe. Cela se répétait quelquefois pendant la messe.
Après la messe, un choeur de filles chantait une chanson dont
je me souviens encore de cet extrait : sauvez, sauvez la France au nom
au Sacré-Coeur... " La France, la fille aînée
de l' Eglise retrouvait de nouveau sa foi pendant les jours noirs de
la guerre. Le groupe était placé derrière l'autel
parce que de temps à autre on apercevait la tête d'une
fille qui venait guetter les croyants (les jeunes gens ?). Le dimanche
suivant, le plaisir était fini. Le frère Oscar se mêlait
de l'affaire. Il plaçait les deux enfants de choeur tout près
du prêtre, les autres à la première rangée
où ils devaient se taire, surveillés par les yeux sévères
du frère. Les hommes venaient seulement à l'église
à des occasions particulières, par exemple le 14 juillet.
Ce qui me frappait, c'était le fait que les anciens combattants
et la municipalité se plaçaient à l’arrière
de l'église. Après interrogation il fut avéré
que c'étaient les places d'honneur parce que la plaquette des
morts au combat se trouve à cet endroit.
Le premier jour de notre séjour, nous pûmes changer un
montant restreint d'argent belge au bureau de poste. Je lis sur ma carte
d'identité où on a enregistré cette opération
: 60 Fr.B. = 435 Fr.Fr. Notre argent était à l'époque
encore une devise forte. A observer que c'étaient des “
Anciens Fr. Fr ”. L'usage de l'argent dans les magasins - il y
en avait deux, en plus du boulanger qui ne vendait que du pain - ce
n'était pas facile au début, on comptait encore avec des
" sous ". À part notre argent de poche qu'on avait
emporté, nous touchions 10 F.F de solde par jour. Quand on énumèrait
les prix des denrées les plus importantes : Pain 2 FF, Vin 3
FF le litre, Fromage 4 FF pour un Camembert, on s'imaginaiti que nous
pouvons survivre, sans luxe naturellement. Jamais de viande ! Et que
faire pour remplacer notre pantalon quand il tombait en loques ? Heureusement
que l'été 1940 fut si chaud : une chemise, un pantalon
et des espadrilles suffirent comme trousseau. La situation de nos compagnons
dans les camps était bien pire. Là la solde passait par
l'administration du camp et la situation des copains était plus
déplorable. Des médisants ont toujours prétendu
que beaucoup d'officiers ont vécu avec une partie de cet argent
comme " Dieu en France ".
Puis survint le maudit 28 mai. Très tôt dans la matinée,
un voisin nous dit que l'armée belge avait capitulé. Nous
étions découragés. Le voisin nous invita à
venir écouter le discours de notre Premier Ministre qui serait
diffusé par radio. Là, nous écoutâmes l'allocution
malheureuse. Une fois l'émission terminée aussi bien nos
amis français que nous-mêmes restâmes bouche-bée.
Silencieusement nous quittâmes la maison. L'honnêteté
m'oblige à dire que, dans cette situation, la population locale
ne nous en a pas voulu. Une fois, quand j'étais seul en promenade,
j'avais entendu derrière mon dos un commentaire désobligeant,
mais l'auteur n'a pas eu beaucoup de plaisir à les dire. Immédiatement,
un voisin l'a corrigé. J'entends encore répliquer cet
homme : " Vous devriez être honteux à blâmer
ces jeunes : Ils sont encore si jeunes et sont venus ici pour se battre
à nos côtés, quand il y a encore un grand nombre
d'hommes capables de porter les armes qui sont restés à
l'aise à leur domicile ! " Après, quand je rencontrais
cet homme, mon salut était encore plus cordial. Les choses ne
se sont pas passées partout pareils, mais je peux seulement témoigner
de ce que j'ai vécu.
Le malaise ne dura pas longtemps. Immédiatement, on décida
de mettre sur pied une nouvelle armée belge en France pour continuer
la guerre aux côtés de la France. Le général
Wibier prit immédiatement les premières mesures.
Première mesure: vaccination. À ce moment on reçut
un petit billet qu'on devait joindre à nos documents personnels
rédigés en français, anglais et allemand. Le texte
: " Je suis catholique, malade ou blessé, je désire
la visite d'un prêtre. " Puis la question : quelle sera notre
destination ? On parlait entre autres de l'Afrique du Nord. Quand l'Italie
entra en guerre, on a envoyé des compagnies de travailleurs vers
le front des Alpes pour construire des positions de défense ou
pour transporter des munitions. Début juin, des compagnies furent
déjà dirigées vers la ligne Maginot, au front de
Paris, sur le front de la Seine. Ces opérations nous coûtèrent
pas mal de victimes mortelles. En ce qui nous concernait, nous sommes
restés sur place " en subsistance " au 4° Régiment
des Grenadiers qui était cantonné à Laure-Minervois
et Caunes-Minervois. De temps en temps, des troupes belges passaient
par Aigues-Vives. C'était le moment pour voir s'il n'y avait
pas des gens de notre région parmi eux. Les listes des Belges
avec leur lieu de résidence reprises dans les journaux ou affichées
à la Mairie furent soigneusement vérifiées, mais
jamais je ne retrouvai quelqu'un que je connaissais. J'étais
seul au monde. Je devais attendre mon retour pour connaître le
sort de ma famille et vice-versa.
Un jour, une colonne d'un hôpital militaire de campagne vint s'installer
à Aigues-Vives:Tout complet, officiers-médecins de toute
spécialité, infirmières sauf un camion qui était
resté dans un bombardement, celui qui transportait les outils
et les médicaments. Ainsi, toute l'unité fut condamnée
à l'inactivité.
Lors d'une promenade dans le village, je rencontrai l'aumônier
de cette unité. Je le saluai et je constatai qu'il était
Flamand, tout comme moi. Il se plaignit de son logement - dans une remise
avec des soldats. Je l'invitai chez nous. Vite, un paillasson rempli
de paille, et notre famille compta quatre unités.
Quand je souffris de mal aux dents, je rendis visite au dentiste, mais
faute de matériel ou de médicaments il ne put m'aider.
Il me conseilla de me rincer la bouche avec de l'eau de vie et de bourrer
un pâton de tabac dans le trou. En effet, cela eut du succès,
je garderai encore cette molaire pendant des années.
En parlant de tabac: Quand j'étais encore enfant j'avais déjà
fumé une cigarette en cachette, comme tous les enfants, mais
maintenant qu'on était " indépendant " on fumait
régulièrement son paquet de "Gauloises" ou "Caporal".
Vu que cela pesait assez lourd sur notre budget, nous décidâmes
de changer la cigarette pour la pipe. Le tabac de pipe se vendait dans
des cubes de ± 5 cm. Les allumettes n'étant aussi pas
bon marché,nous suivîmess les coutumes des vieux pères
du village. On acheta,comme eux ,un " briquet ". Cet outil
était quelque chose de spécial. Il n'était pas
rempli d'essence. Il était construit d'une petite pierre pour
donner l'étincelle, une petite roue et une mèche "d'amadou",
qui, quand elle était neuve avait une longueur d'à peu
près 50 cm. Je vois encore devant moi M. Pujol - le père
de ma marraine de guerre Anna - qui le sortait de la poche de son gilet.
Pour l'utiliser il fallait faire tourner la petite roue en la frottant
avec la paume de la main. Quand la mèche prenait feu, il fallait
souffler pour animer la petite flamme. Après usage il fallait
l'éteindre entre le pouce et l'index, rouler la mèche
autour du briquet et le remettre en poche. Combien de fois j'ai fumé
la pipe, assis sur un rocher au Nord du village en pensant à
ma famille, 1100 km au-delà de la " Montagne Noire ".
Le 22 juin arriva. Les nouvelles du front devinrent de plus en plus
rares et catastrophiques. La France capitulait aussi. Que faire ? Attendre
c'est la parole. Deux copains vinrent nous voir, ils avaient reçu
à Carcassonne des documents pour émigrer vers les États-Unis
de l'Amérique. Ils nous invitèrent à en faire autant,
mais leur proposition ne nous plut pas. Notre désir était
de rejoindre nos parents en Belgique.
Les jours passaient : se promener, poser des questions, faire des projets
sans issue. J'aidais le père Pujol dans sa cave : déplacer
des fûts, transporter des cuves de vin et raconter beaucoup. Il
est invalide de la guerre 1914 - 18 : " quelques heures seulement
au front, mon ami, et une balle entre les vertèbres ! "
Aucun chirurgien n'osait l'enlever, il l'emportera jusqu'à la
mort. C'est pourquoi il marche courbé. Après quelques
jours il m'invita " pour casser la croûte ". Je suis
adopté dans la famille de ma marraine de guerre que je visitai
maintenant au moins une fois par an. Ce petit déjeuner se passa
à la française : un grand bol de café avec un peu
d'eau de vie et le pain en morceaux dans ce bol. On mangea avec une
cuiller du beurre et du fromage. Le travail était régulièrement
interrompu " pour boire un coup ".
Un certain jour, le garde-champêtre fit sa tournée avec
son tambour, mais depuis la capitulation belge, le mot " amis "
était absent de ses informations et c'est devenu " avis
pour les belges ". Il nous convoqua pour exécuter des travaux
pour la commune. C'était une distraction bienvenue et aussi un
moyen pour remettre notre budget en équilibre. Car au-delà
de notre solde on gagnerait 4 FF par heure de travail. Le compte fut
très vite fait: 10 FF + 8 h à 4 FF = 42 FF par jour. En
avant les gars ! A 5h 30 rassemblement devant la maison du garde, car
les jours de travail se déroulaient comme suit : de 6 h à
10 h et de 16h à 20h. La période entre les deux c'est
la " sieste ". Car le soleil dans le Midi ...! Nous devions
réparer les chemins dans les vignes. Il y avait des ornières
d'une profondeur de 50 cm. Avec les pelles, pioches, faux, le travail
avança.
Nous avions emporté une bouteille de vin, liée à
un rameau avec une corde ; on le tint à froid dans l'eau d'un
petit ruisseau. Involontairement, je pensai au nom de notre village
: " Aqua-Viva ", l'eau vivante.
Après un laps de temps - le travail avait déjà
bien avancé, on se reposa sous un figuier. Mais comme de jeunes
chiens on commençait à folâtrer. Tout à coup
: une voix lointaine le champêtre en vélo arriva :"
Vous allez vous crever " il cria: " Vous travaillez trop fort
! " Notre réaction : vite un outil en main, en toute vitesse
de nouveau au travail. Mais quand notre " grand chef " fut
à notre hauteur, il recommença sa tirade. Nous pensions
qu'il n'était pas d'accord avec notre attitude, qu'il se moquait
de nous. Mais quand il continua : " Vous n'êtes pas en Belgique
ici ! Il faut faire attention au soleil et à la chaleur ",
nous comprîmes vite. Dès lors, on adapta notre rythme de
travail aux normes françaises. Malheureusement, notre tâche
se termina vite, il semblait que la caisse était vide. Quand
même encore quelques jours d'attente passèrent, et notre
bourse fut un peu plus garnie.
Une soirée, quand nous étions chez des compagnons pour
jouer aux cartes, un de nos amis entra avec la nouvelle qu'il pouvait
acheter chez un viticulteur une "dame-jeanne" de vin blanc
qui était déclassée pour le commerce parce que
le degré d'alcool était trop élevé. Tout
de suite, chacun donna son aumône et voilà le butin sur
la table. Boire, fumer, jouer aux cartes, bavarder. Tout d'un coup,
les perles dans la porte d'entrée bougèrent. Qui se présente
? Le champêtre : " garçons, pas trop de bruit, les
gens doivent dormir ! " On l'invita pour trinquer avec nous. Les
verres furent remplis, vidés... Il profita de notre tabac. Cela
valut la peine de voir comment il roulait une cigarette avec une main
sur sa fesse. Quand la boisson est consommée, la sagesse est
déjà loin au-delà du village ! Le champêtre
passa la nuit dans un coin de la pièce. Bien que les rues étaient
très étroites, le frère Oscar dut retourner à
la maison les mains contre les façades comme un crabe. La grande
troupe de Wallons qui logaient dans le " château " exécutèrent
sur la place de la pompe une vraie danse d'Indiens. Toutes les portes
et les fenêtres s'ouvrirent et la population se régala
de tout coeur. Enfin, il se passait quelque chose dans le village !
Le lendemain on remarqua peu de jeunes belges dans la rue. L'instituteur
- le chef au " château " - nous fit un rapport de ce
qui s'était passé cette nuit dans son cantonnement et
quel grand nettoyage il avait dû faire avec ceux qui étaient
le moins atteints. Nous autres, nous nous tûmes. Cette nuit, le
cher frère pécha gravement contre la règle de pauvreté.
Enfin, nous avions pour une fois rejeté notre misère.
Nous étions de nouveau prêts à livrer le combat
avec notre sort et avec nous-mêmes.
Depuis cette nuit, nous avions fumé le calumet de la paix avec
le champêtre et depuis lors quand il devait annoncer des messages,
c'était de nouveau "pour nos amis belges".
Le 21 juillet, nous fêtâmes notre fête nationale dans
notre maison. Les infirmières s’invitèrent . On
bavarda, on chanta. Une lettre pastorale du Cardinal Van Roey fit sa
tournée. Comment était-elle arrivée ici ? On but
un petit verre, certes pas comparable avec les festivités avec
nos compagnons CRAB ! Quand même, quand le moment de l'adieu arriva,
une des jeunes infirmières commença doucement à
pleurer dans son coin. C'était le " cafard " comme
prétendirent ses collègues, ou était-ce le petit
verre consommé ? De fait, quand elles retournèrent au
cantonnement, elle fut prise entre deux amies plus costaudes.
L'approvisionnement dans la région commençait à
poser des problèmes. Ainsi, je fis le tour des villages avoisinants
afin " d'organiser " quelque chose. Mon butin variait de boîtes
de " tripes " jusqu'aux bocaux de " purée de marrons
". Pour moi, les randonnées en bicyclette furent plus intéressantes
que le résultat. Les commerçants profitaient de l'occasion
pour liquider leur vieux stock. Et il arriva, comme par exemple à
Capendu, que l'épicier m'invita à " boire un coup
".
Il m’arriva que je pouvais mettre la main sur une quantité
de prunes, mais en retournant je dus m'enfuir dans les vignes, résultat
du " précompte" que j'avais prélevé sur
la marchandise. Le soir, je me rendais toujours à Marseillette
où, tout près du pont, un cultivateur espagnol immigré
venait vendre du lait. Le lait, je devais quand même le partager
avec la dame qui m'avait prêté la bicyclette.
En France - le temps que nous y avons passé - il n'y avait pas
de rationnement comme chez nous avec des timbres, mais chaque jour "
les restrictions de la journée " étaient publiées
dans les journaux. On comptait sur le civisme des citoyens... La teneur
des informations évoluait en fonction des événements
et enfin, après la capitulation de la France, leur devise changeait
de " Liberté, égalité et fraternité
" en " Patrie et travail ". Le moment le plus affreux
que j'ai suivi dans la presse était le drame de Mers-el-Kébir.
Fin juillet, l'hôpital de campagne partit pour être regroupé
à Montpellier en vue d'être rapatrié. Nous fûmes
très jaloux, en plus parce qu'on publia l'ordre de rapatriement.
Le département de l'Aude sera un des derniers. En outre, il fut
communiqué que ceux qui se mettraient en route tant que non organisés
seraient arrêtés par les gendarmes et renvoyés à
leur cantonnement. Dans les camps, c'était encore plus difficile
parce qu'on avait confisqué les cartes d'identité de chaque
homme. Néanmoins, il y eut beaucoup de tentatives, le plus grand
nombre avec succès. La population avait tout avantage à
avoir une bouche en moins à remplir. Il y eut quand même
des incidents : un jour je lisais dans le journal qu'à Nîmes
on avait condamné un jeune CRAB, que j'avais connu à l'école,
pour vol d'une bicyclette. Nous communiquâmes nos adresses aux
infirmières afin que, dès leur retour dans le pays, elles
puissent annoncer à nos parents que nous étions bien vivants.
Pendant notre séjour dans le Midi, nous avions envoyé
pas mal de lettres et de cartes à notre famille par la filière
de la Croix-Rouge, de l'ambassade de l'Espagne, de la Suisse et d'autres
services, dans l'espoir de donner un signe de vie à nos parents.
La seule et la première lettre, je l'ai trouvée moi-même
dans notre boîte aux lettres vers Noël 1940. Elle était
passée par Berlin où elle a avait été censurée.
On avait aussi fait des plans de " rapatriement par propres moyens
". Mais après vérification le projet était
classé : inexécutable.
Vint le 15 août - fête des mères - Un jour lourd
à digérer. La Montagne-Noire semblait encore plus noire
! Le lendemain arriva une lettre de St Gaudens. Le 43 °/ XVII CRAB,
dont faisaient partie les frères de l'Institut de Lembeek avec
leurs étudiants pouvait se préparer pour le retour dans
le pays. Notre décision fut ferme : allons-y ! Nous attendimes
jusqu'à samedi, avant de partir, encaisser notre solde. Quand
nous nous présentâmes à la Mairie, nous observâmes
la première marque de vie de notre pays. Des colis de la Croix-Rouge
de Belgique. Nous n'attendimes pas la distribution. Les camarades pourraient
en profiter.
Adieu Aigues-Vives :
Dimanche 18 août,
très tôt, nous quittâmes Aigues-Vives. Pour ne pas
nous faire remarquer en cours de route, nous laissâmes notre couverture
dans notre chambre à coucher. Mère Anna pourrait s'en
servir pendant les années de guerre suivantes.
Nous nous rendimes à pied vers la gare de Capendu. Quand je me
trouvai sur une hauteur, je me retournai et jettai un dernier coup d'oeil
sur le village. J'eus cette conviction : Ici, je ne retournerai plus
jamais. Cette réflexion fut basée sur le fait qu'ici j'avais
perdu une partie de ma jeunesse dans des situations pénibles.
Mais combien me trompai-je alors ! Parce que quarante ans après,
j'y retourne chaque année avec le sentiment que je suis en pèlerinage.
Gustave
DEBELDER
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